Chambry: La République VII 535a-540c — Seleção e educação

— Alors, dis-je, c’est la répartition qu’il te reste à faire : à savoir à qui nous donnerons ces enseignements, et de quelle manière.

— Oui, visiblement, dit-il.

— Or tu te rappelles, dans la sélection antérieure des dirigeants, lesquels nous avions sélectionnés ?

— Comment ne pas s’en souvenir ? dit-il.

— Eh bien pour l’essentiel, dis-je, considère que ce sont bien ces natures-là qu’il faut sélectionner : en effet il faut préférer les plus fermes et les plus virils, et autant que possible ceux qui ont la plus belle apparence ; mais qu’outre cela il faut rechercher b des hommes au caractère non seulement noble et vaillant, mais qui devront "aussi posséder, dans leur nature, des éléments propices à cette éducation.

— Comment les détermines-tu ?

— Il faut, homme bienheureux, dis-je, qu’ils aient un vif goût de l’étude, et qu’ils n’aient pas de difficulté à apprendre, Car sans aucun doute les âmes sont bien plus intimidées par les études exigeantes que par les exercices gymniques exigeants : c’est que l’effort les concerne plus en propre, leur est particulier, et qu’elles ne le partagent pas avec le corps.

— C’est vrai, dit-il.

— Et il faut aussi chercher un individu qui ait de la mémoire, qui soit infatigable, et c qui ait du goût pour toutes les sortes d’efforts. Comment sinon crois-tu que quelqu’un consentira à la fois à endurer les efforts du corps, et à accomplir un tel apprentissage et un tel exercice ?

— Personne n’y consentira, dit-il, à moins qu’il ne soit naturellement bien doué à tous égards.

— Or l’erreur d’aujourd’hui, dis-je (et c’est à cause de cela que le discrédit est tombé sur la philosophie), comme nous l’avons dit auparavant, c’est qu’on s’y attache sans être digne d’elle ; car il faudrait que s’y attachent non des bâtards, mais des fils authentiques.

— En quel sens dis-tu cela ?

— En premier lieu, dis-je, il faut d que celui qui veut s’y attacher ne boite pas dans son goût de l’effort, l’aimant à moitié et le détestant à moitié. Or c’est ce qui a lieu lorsque quelqu’un a du goût pour l’exercice gymnique, pour la chasse, et pour tous les efforts qui mettent en jeu le corps, mais qu’il n’a pas de goût pour l’étude, n’aime pas écouter, ni n’est doué pour la recherche, mais hait l’effort dans tous ces domaines. Et j’appelle aussi boiteux celui dont l’amour de l’effort est orienté en sens contraire.

— Tu dis tout à fait vrai, dit-il.

— Par conséquent par rapport à la vérité aussi, dis-je, "nous considérerons de la même façon comme mutilée l’âme e qui certes hait la fausseté délibérée, et la supporte difficilement elle-même, et s’indigne vivement quand d’autres disent le faux, mais qui accepte de bonne humeur la fausseté involontaire, et qui, lorsqu’elle est convaincue d’ignorance sur quelque point, ne s’en indigne pas, mais se vautre sans façons dans son ignorance, comme un porc bestial ? 536 — Oui, exactement, dit-il.

— Et par rapport à la tempénnce aussi, dis-je, à la virilité, à la hauteur de vues, et à toutes les parties de l’excellence, il ne faut pas moins prendre garde à distinguer qui est bâtard, et qui est authentique. Car lorsqu’on ne sait pas examiner ce genre de questions, qu’on soit un individu ou une cité, on a recours, sans s’en apercevoir, à des boiteux et à des bâtards pour ce dont on se trouve avoir besoin, en les prenant comme amis, ou comme dirigeants.

— C’est exactement ainsi qu’il en va, dit-il.

— Il nous faut donc, dis-je, prendre bien soin de toutes ces choses. b Car si ce sont des hommes aux membres et à l’esprit droits que nous éduquons, après les avoir amenés à un enseignement et à un exercice si difficiles, la justice elle-même ne pourra nous blâmer, et nous préserverons à la fois la cité et le régime politique ; tandis que si ce sont des gens d’autre sorte que nous y menons, nous aboutirons au résultat tout à fait opposé, tout en faisant déverser encore plus de ridicule sur la philosofia.

— Oui, ce serait assurément déshonorant, dit-il.

— Exactement, dis-je ; mais j’ai l’impression que c’est moi-même aussi, pour l’instant, qui suis ridicule.

— En quoi ? dit-il.

— J’avais oublié, dis-je, c que nous étions en train de jouer, et j’ai trop haussé le ton. En effet, en parlant j’ai regardé du côté de la philosophie, et en la voyant indignement couver te de boue, il me semble que je me suis "emporté, et que j’ai dit ce que j’ai dit en me mettant en colère contre ceux qui en sont la cause, avec trop de sérieux.

— Non, par Zeus, dit-il, en tout cas pas à mon avis d’auditeur.

— Mais à mon avis à moi d’orateur, dis-je. Cependant n’oublions pas ceci : dans notre sélection précédente nous avons sélectionné les vieillards, tandis que dans celle-ci ce ne sera pas acceptable. En effet d il ne faut pas en croire Solon quand il dit qu’en vieillissant on est capable de beaucoup apprendre : non, on en est encore moins capable que de courir ; c’est aux jeunes que reviennent tous les efforts intenses et fréquents.

— Nécessairement, dit-il.

— Par conséquent ce qui touche aux calculs, à la géométrie, et à tout l’enseignement préalable qui doit être donné avant la dialectique, il faut le leur proposer quand ils sont enfants, sans donner à l’enseignement l’allure d’une contrainte à apprendre.

— Pourquoi donc ?

— Parce que, dis-je, il faut que l’homme e libre ne suive aucun enseignement dans un climat d’esclavage. Les efforts du corps, en effet, quand ils sont imposés par la force, ne peuvent pas faire de mal au corps ; tandis qu’aucun enseignement, s’il est imposé à l’âme par la force, ne peut s’y maintenir.

— C’est vrai, dit-il.

— N’aie donc pas recours à la force, homme excellent, dis-je, pour mener les enfants dans leurs études, mais aux 537 jeux, de façon à être plus à même de distinguer pour quoi chacun est naturellement doué.

— Ce que tu dis est raisonnable, dit-il.

— Or te souviens-tu, dis-je, que nous avons affirmé qu’il fallait mener les enfants même à la guerre, sur des chevaux, pour qu’ils en aient le spectacle, et que si c’était à peu près sans risque, il fallait en outre les amener à "proximité du combat et leur faire goûter le sang, comme aux chiots ?

— Je m’en souviens, dit-il.

— Dès lors, en toutes ces choses, dis-je, les exercices pénibles, les études, et les situations dangereuses, celui qui à chaque fois apparaîtra comme le plus alerte, il faudra le sélectionner dans un groupe à part. b — À quel âge ? dit-il.

— Lorsqu’on leur laissera abandonner les exercices gymniques obligatoires, dis-je ; car dans la période pré- cédente, qu’elle soit de deux ou de trois ans, il était impossible de faire quoi que ce soit d’autre ; fatigue et sommeil, en effet, sont ennemis des études. Et en même temps ce sera l’une des épreuves, et pas la moindre, que de voir quelle valeur chacun aura montrée au cours des exercices gymniques.

— Oui, forcément, dit-il.

— Donc, après cette période, dis-je, ceux des jeunes âgés de vingt ans qu’on aura sélectionnés recevront des honneurs plus grands que les autres, et les enseignements c que, dans leur éducation d’enfants, on leur avait pré- sentés pêle-mêle, il faudra les rassembler de façon à leur donner une vue synoptique de la parenté des enseignements les uns avec les autres, et avec la nature de ce qui est réellement.

— Certes, dit-il, seul un tel enseignement peut rester ferme, chez ceux en qui il est introduit.

— Et c’est aussi, dis-je, le meilleur moyen de mettre à l’épreuve le naturel doué pour le dialogue, dialectique, pour le distinguer de celui qui ne l’est pas ; car celui qui est capable d’avoir une vue synoptique est dialecticien, l’autre non.

— Je le crois comme toi, dit-il.

— Il faudra donc, dis-je, que tu les soumettes à un examen sur ces points, d pour savoir lesquels parmi eux correspondront le mieux à ces exigences : d’être "constants dans les études, mais constants aussi à la guerre et dans les autres obligations légales ; ce sont ceux-là, lorsqu’ils auront passé les trente ans, qu’il faudra préférer parmi ceux déjà préférés, porter à de plus grands honneurs ; et il faudra déterminer, en mettant à l’épreuve leur faculté de dialoguer, lequel est capable, en se passant des yeux et du reste des organes de la perception, d’aller avec vérité vers cela même qui est réellement. Et c’est là une tâche qui demande grande vigilance, mon camarade.

— Pourquoi particulièrement ! dit-il.

— Tu ne remarques pas, e dis-je, l’ampleur du mal qui atteint à présent l’activité dialectique ?

— Lequel ? dit-il.

— En quelque sorte, dis-je, les gens s’y emplissent de mépris des lois.

— Oui, exactement, dit-il.

— Or trouves-tu étonnant que cela leur arrive, et ne le leur pardonnes-tu pas ?

— Par quel biais au juste ? dit-il.

— C’est, dis-je, comme si un enfant adopté élevé parmi de grandes richesses, au milieu d’une parentèle 538 nombreuse et importante et de nombreux flatteurs, s’apercevait, devenu homme, qu’il n’est pas l’enfant de ceux qui affirment être ses parents, sans pour autant découvrir ceux qui l’ont réellement engendré : peux-tu imaginer ce que serait son état d’esprit envers les flatteurs, et envers ceux qui sont ses parents adoptifs, à l’époque où il ne connaissait pas l’affaire de la substitution, et à celle où au contraire il la connaît ? Ou bien veux-tu entendre comment je l’imagine ?

— Oui, c’est ce que je préfère, dit-il.

— J’imagine donc, dis-je, qu’à l’époque où il ne saurait pas il honorerait plus son père et sa b mère et les autres qui semblent être ses parents, que les flatteurs ; qu’il les négligerait moins quand ils ont quelque besoin, qu’il irait moins agir ou parler contre eux en violation des lois ; qu’il "refuserait moins de leur obéir, sur les choses importantes, qu’aux flatteurs,

— C’est vraisemblable, dit-il.

— En revanche, une fois qu’il se sera aperçu de ce qu’il en est, j’imagine qu’au contraire, vis-à-vis des premiers, ses marques d’honneur et le sérieux de son zèle se relâ- cheraient, tandis que vis-à-vis des flatteurs ils s’intensifieraient, qu’à la fois il obéirait à ces derniers incomparablement plus qu’auparavant, c et vivrait désormais conformément à leurs vœux, et les fréquenterait sans se cacher, mais que du père de jadis, et de ses autres prétendus parents, à moins qu’il ne soit par nature tout à fait admirable, il ne tiendrait aucun compte.

— Ce que tu racontes, dit-il, est tout à fait ce qui se produirait. Mais de quelle façon cette image s’applique-t-elle à ceux qui s’attachent aux dialogues ?

— De la façon suivante, Nous avons depuis l’enfance, n’est-ce pas, des croyances au sujet de ce qui est juste, et de ce qui est beau, dans lesquelles nous avons été élevés comme par des parents, obéissant à ces croyances comme à des dirigeants, et les honorant.

— Oui, nous les avons.

— Or il y a aussi d d’autres pratiques, opposées à ces croyances, et porteuses de plaisirs, qui flattent notre âme et l’attirent à elles, sans convaincre ceux qui sont un tant soit peu mesurés ; ces derniers honorent les croyances "paternelles " , et leur obéissent comme à des dirigeants.

— C’est cela.

— Mais dis-moi, repris-je. Lorsqu’à un homme qui se comporte ainsi on pose la question : qu’est-ce que le convenable ? et qu’ayant répondu ce qu’il a entendu du législateur, il voit sa parole réfutée ; et qu’en le réfutant souvent et de nombreuses façons on le réduit à l’opinion que ce qu’il a nommé tel e n’est en rien plutôt convenable que déshonorant, et de même pour ce qui est juste, ce qui est bon, et ce qu’il tenait le plus en honneur, après cela "comment crois-tu qu’il se comportera par rapport à ces valeurs, pour ce qui est de les honorer et de leur obéir comme à des dirigeants ?

— Nécessairement, dit-il, il ne les honorera ni ne leur obéira plus autant.

— Or, dis-je, lorsqu’il considérera que ces choses ne sont ni honorables, ni ses parentes comme auparavant, sans avoir pour autant découvert le vrai, est-il vraisemblable qu’il s’oriente 539 vers quelque autre vie que vers celle qui le flatte ?

— Non, cela ne se peut, dit-il.

— Dès lors, je crois, il donnera l’impression de mépriser la loi, lui qui la respectait.

— Nécessairement.

— Par conséquent, dis-je, ce qui arrive à ceux qui s’attachent ainsi aux dialogues est normal, et, comme je le disais à l’instant, cela mérite tout à fait )e pardon.

— Et la pitié, dit-il.

— Par conséquent, pourque cette pitié n’ait pas à s’exercer envers ces hommes de trente ans, il te faudra prendre toutes les précautions quand tu les mettras aux dialogues ?

— Oui, exactement, dit-il.

— Eh bien n’est-ce pas déjà une précaution essentielle, que d’éviter b qu’ils n’y goûtent dès leur jeunesse ? Car, je crois, tu n’as pas été sans t’apercevoir que les tout jeunes gens, lorsqu’ils goûtent pour la première fois aux échanges d’arguments, en font un usage pervers, comme d’un jeu, s’en servant toujours pour contredire, et qu’en imitant ceux qui réfutent, eux-mêmes en réfutent d’autres, prenant plaisir, comme de jeunes chiens, à tirer et à déchiqueter par la parole quiconque se trouve près d’eux.

— Oui, un plaisir extraordinaire,

— Dès lors, lorsqu’ils ont eux-mêmes réfuté beaucoup de gens, et qu’ils ont été réfutés par beaucoup, ils se "jettent c vite, et violemment, dans le refus de rien penser de ce qu’ils pensaient auparavant ; et en conséquence eux-mêmes, aussi bien que tout ce qui touche à la philosophie, se trouvent déconsidérés aux yeux des gens.

— C’est tout à fait vrai, dit-il.

— Tandis qu’un homme plus âgé, dis-je, ne consentirait pas à participer d’un tel délire ; il imitera celui qui veut dialoguer pour examiner le vrai, plutôt que celui qui, pour s’amuser, joue à contredire : il sera plus mesuré d lui-même, et du coup il rendra cette occupation plus honorable, au lieu de la déconsidérer.

— C’est exact, dit-il.

— Or tout ce que nous avions dit auparavant sur ce point, visait aussi à cette précaution : quand nous disions que devaient être ordonnés et stables les naturels auxquels on accorderait de prendre part aux dialogues, et que ce ne serait pas comme à présent le premier venu, celui qui ne convient nullement, qui pourrait aborder cela ?

— Oui, exactement, dit-il.

Cela suffit-il donc, pour ce qui est de la participation aux dialogues, de s’y tenir continûment et avec intensité, sans rien faire d’autre, mais en s’y exerçant "gymniquement " d’une façon qui fasse pendant aux exercices gymniques du corps, durant deux fois plus d’années que pour ceux-là ? e — Veux-tu dire six ans, dit-il, ou quatre?

— Peu importe, dis-je, mettons cinq. Car après cela tu devras les faire redescendre dans la caverne de tout à l’heure, et les contraindre à exercer la direction dans le domaine de la guerre, et dans toutes les fonctions de direction propres aux jeunes gens, pour qu’en matière d’expérience non plus ils n’aient pas de retard sur les autres. Et il faudra encore, là aussi, les éprouver pour voir si, quand ils seront tiraillés de tous côtés, 540 ils resteront fermes ou se laisseront ébranler. "

— Et quelle durée, dit-il, assignes-tu à cela ?

— Quinze ans, dis-je. Et quand ils auront atteint cinquante ans, ceux d’entre eux qui seront restés intacts et auront excellé de toutes les manières et en tout point, dans l’action et dans le savoir, il faudra enfin les pousser vers le terme, et les contraindre, en relevant ce qu’il y a d’éclatant dans leur âme, à porter leurs regards sur ce qui procure de la lumière à toutes choses, et à regarder le bien lui-même, pour avoir recours à lui comme à un modèle, et ordonner à la fois la cité, les particuliers, b et eux-mêmes, pendant le reste de leur vie, chacun à son tour : qu’ils consacrent la plupart du temps à la philosophie, mais lorsque vient leur tour, qu’ils viennent trimer dans les choses politiques, et que chacun dirige dans l’intérêt de la cité, en faisant cela non pas comme quelque chose d’honorable, mais comme une tâche nécessaire ; qu’ayant ainsi éduqué à chaque fois d’autres hommes pour les rendre tels qu’eux-mêmes, ils les laissent à leur place comme gardiens de la cité, et partent résider dans les îles des bienheureux. Et que la cité leur accorde des monuments, et des sacrifices, c à frais publics, comme à des Génies, si toutefois la Pythie l’approuve, et sinon comme à des êtres à la fois heureux et divins.

— Ils sont très beaux, Socrate, dit-il, les dirigeants que, comme un sculpteur de statues, tu as fabriqués là.

— Et les dirigeantes aussi, Glaucon, dis-je. Car ne crois nullement que ce que j’ai dit concerne plus les hommes que les femmes, celles des femmes du moins qui naissent avec des natures satisfaisantes.

— Tu as raison, dit-il, si en effet elles doivent avoir tout en commun à égalité avec les hommes, comme nous l’avons exposé,