Chambry: Gorgias

[[path:/Chambry-Gorgias-Resumo|Le résumé qu’on vient de lire]] montre quelle est l’ampleur du Gorgias et la diversité des points de vue d’où l’auteur envisage son sujet. Aussi, dès l’antiquité, on discutait sur le véritable but de l’ouvrage. D’après Olympiodore, dans son commentaire, les uns prétendaient que l’auteur n’avait en vue que la rhétorique, les autres qu’il traitait du juste et de l’injuste, d’autres encore que l’objet essentiel était le mythe qui couronne la discussion. Olympiodore lui-même croyait que le but du Gorgias était l’exposition des principes sur lesquels repose le bonheur public. En réalité le véritable sujet du Gorgias est, comme l’indique le sous-titre, la rhétorique. C’est de quoi traite uniquement la première partie, la discussion entre Socrate et Gorgias, qui aboutit à la définition de la rhétorique, ouvrière de persuasion. Mais comme cette persuasion porte sur le juste et l’injuste, il faut se rendre compte de ce que sont la justice et l’injustice. C’est l’objet de la deuxième partie, où Socrate établit contre Polos qu’il vaut mieux subir l’injustice que de la commettre et que le coupable doit expier sa faute, pour se délivrer du plus grand des maux, qui est la méchanceté de l’âme. Mais la question n’est pas épuisée, et il reste d’abord à combattre une théorie répandue par les sophistes, qui est la négation même de la justice. Cette théorie, qui oppose la nature à la loi, est défendue par Calliclès, qui soutient que la justice est une invention des faibles pour se protéger contre les forts, mais que la nature proclame que partout, chez les hommes comme chez les animaux, c’est au plus fort à commander et qu’il a le droit de prélever une part léonine sur les biens communs. Socrate lui remontre que, si les plus faibles font la loi, c’est qu’ils sont en réalité les plus forts et que par conséquent l’ordre légal et l’ordre naturel se rejoignent au lieu de se combattre. Il reste encore à démontrer que le puissant qui opprime les autres n’est point heureux, comme le croit Calliclès, qu’il est au contraire le plus malheureux des hommes, et que le bonheur ne peut venir aux cités comme aux individus que par la tempérance et la vertu. C’est pour avoir méconnu ces vérités que les politiques athéniens ont mal usé de la rhétorique : ils n’ont cherché qu’à plaire au peuple au lieu de l’améliorer. La véritable rhétorique n’a en vue que la justice et le bien. Ainsi tout se tient dans l’ouvrage et se ramène au véritable but que l’orateur doit assigner à sa parole. Il n’est pas jusqu’au mythe final qui ne se rattache étroitement au sujet. Socrate ayant établi que la violation de la justice exige une expiation, il ne laisse au coupable aucun espoir d’y échapper : s’il n’est pas puni dans ce monde, il le sera dans l’autre.

On a souvent fait remarquer avec quelle sévérité Platon juge la rhétorique et les orateurs athéniens. Sauf Aristide le juste, aucun ne trouve grâce devant lui. Périclès lui-même, dont il a fait un bel éloge dans le Phèdre, a, comme les autres, corrompu le peuple et il a été justement condamné. Ce jugement est d’une criante injustice et en contradiction complète avec celui que Thucydide a porté sur le grand homme d’État athénien 1.

La rhétorique elle-même n’est pas mieux traitée que les orateurs ; elle est ravalée au niveau de la cuisine, et ne sert, dit-il, qu’à flatter les passions populaires. Il faut bien reconnaître que beaucoup d’orateurs en abusent pour gagner par la flatterie la faveur du peuple ; mais, comme le dit Gorgias, la rhétorique n’est pas responsable des abus qu’on en peut faire. Les abus se glissent dans tous les arts : ce n’est pas une raison de répudier les arts euxmêmes.

D’où vient donc cette passion avec laquelle Platon attaque la rhétorique ? Il y en a des raisons générales et des raisons particulières. Platon était destiné par sa naissance et son éducation à prendre part au gouvernement de son pays, et la politique fut peut-être la plus grande préoccupation de toute sa vie. Mais le parti aristocratique auquel il appartenait s’était rendu odieux lors du gouvernement des Trente, où figuraient son cousin Critias et son oncle Charmide. D’un autre côté, la bassesse et la vénalité des démagogues répugnaient à la noblesse de son caractère et il ne se sentait pas fait pour lutter sur le terrain de la flatterie avec les orateurs sans scrupule qui avaient l’oreille du peuple. Son aversion pour eux fut encore augmentée par la condamnation de son maître vénéré, Socrate, dont le démagogue Anytos fut le principal auteur. On sent aux allusions répétées qu’il fait à la mort de Socrate qu’il n’attend rien de bon d’une démocratie assez injuste et aveugle pour mettre à mort le citoyen le plus vertueux et le plus dévoué aux véritables intérêts du peuple.

La violence de ses attaques contre la rhétorique s’explique aussi par un motif personnel. Platon venait de fonder l’Académie. Il renonçait dès lors à la politique active pour s’adonner à la philosofia. Le Gorgias fut le manifeste de la nouvelle école. Il s’agissait d’y attirer les jeunes gens que la rhétorique attirait seule. Elle régnait alors en maîtresse. Les sophistes d’un côté, les rhéteurs siciliens de l’autre se partageaient la faveur d’une jeunesse à la fois curieuse d’une forme d’éducation supérieure et désireuse de se préparer à la carrière politique, la seule qui convînt aux hommes de grande naissance. Il fallait frapper l’attention de cette jeunesse, en rabaissant les maîtres chez lesquels elle s’empressait et en exaltant la supériorité de l’enseignement nouveau qui lui était offert. C’est à quoi servit le Gorgias. Il annonçait que Platon reprenait à son compte l’apostolat de Socrate, mais avec des procédés nouveaux. Il ne se sentait pas fait pour se mêler au peuple et endoctriner les individus dans la rue ou sur la place publique, mais, à l’exemple des Pythagoriciens, il voulait grouper autour de lui des jeunes gens bien doués et les former à la recherche de la vérité et de la justice. C’est l’idéal nouveau qu’il opposait à l’enseignement des sophistes et des rhéteurs et, s’il s’acharne contre eux jusqu’à méconnaître ce qu’ils avaient de bon, ses exagérations s’expliquent en partie par le désir de faire un coup d’éclat et d’attirer l’attention sur lui-même, et sur son école. On a cru aussi que la polémique de Platon avec les rhéteurs visait un rival particulier, Isocrate, qui avait fondé, lui aussi, une école où il prétendait concilier la rhétorique avec la philosophie : c’est lui qu’il aurait attaqué sous le nom de Gorgias. On sait que l’attitude de Platon à l’égard d’ Isocrate a varié : il l’a loué dans le Phèdre, il l’a critiqué dans l’Euthydème. Dans quels sentiments était-il à son égard, quand il composa le Gorgias, nous l’ignorons. Mais il est vraisemblable qu’en tranchant d’une manière si absolue la démarcation entre la rhétorique et la philosophie il entendait opposer son enseignement à celui d’Isocrate. Peut-être même cette critique indirecte fut-elle la cause qui changea leur sympathie mutuelle en antipathie.

En dépit des exagérations et de quelques assertions paradoxales, la valeur du Gorgias n’en est pas moins très haute. L’idéal que nous offrent la personne et les idées de Socrate, si passionnément attaché à la justice et à la vertu, est d’une grandeur et d’une beauté qui emportent l’admiration. Jamais moraliste n’a exalté la vertu avec tant de conviction, de force et de simplicité sublime. Et si la beauté du fond nous ravit, celle de la forme n’est pas moins captivante. La composition du Gorgias est ordonnée comme celle d’une pièce de théâtre en trois actes de matière très variée, où l’intérêt et la vivacité du débat croissent de l’un à l’autre, le tout couronné par un monologue qui étend au-delà de la vie l’intérêt que la justice a pour nous. Et les personnages de ce drame philosophique sont extrêmement originaux et vivants.

C’est d’abord Socrate qui met au service de la vérité la puissance extraordinaire de sa réflexion, la subtilité pénétrante de son esprit, l’abondance inépuisable de ses arguments. Détaché de toute vanité, insoucieux des opinions du vulgaire, il s’attache passionnément à la justice. La perspective même d’une condamnation capitale ne trouble ni sa résolution de braver l’impopularité ni le calme de son âme. Ce qui achève d’éclairer son caractère, ce sont les arrêts qu’il fait au milieu de la discussion, tantôt pour adoucir par quelque parole courtoise la déconvenue d’un interlocuteur, tantôt au contraire pour rabattre l’impertinence d’un autre, tantôt pour exposer sa méthode de discussion, en complète opposition à celle des assemblées. C’est merveille de voir avec quelle mesure et quelle justesse il traite chacun selon son mérite. Déférent envers Gorgias, personnage vénérable, que sa patrie a délégué en ambassade à Athènes, rhéteur illustre et très considéré, il est beaucoup moins réservé avec le jeune Polos qui l’impatiente par son étourderie. Enfin, avec son hôte Calliclès il garde un calme ironique et une patience qui font ressortir à merveille la mauvaise humeur d’un adversaire mortifié d’être battu.

Gorgias de Léontium, en Sicile, le plus illustre des maîtres de rhétorique, fut envoyé en ambassade à Athènes par ses compatriotes en l’année — 427, deux ans après la mort de Périclès. Son éloquence apprêtée fit une grande impression sur la jeunesse athénienne, et il eut de nombreux disciples et imitateurs. Si l’on s’en rapporte à Platon, la modestie n’était pas sa principale vertu. « Nous devons t’appeler orateur, lui dit Socrate. — Et bon orateur, Socrate, si tu veux m’appeler ce que je me glorifie d’être, pour parler comme Homère. » Quand Socrate le prie de répondre brièvement : « C’est encore une chose dont je me flatte, dit-il, que personne ne saurait dire en moins de mots les mêmes choses que moi. » En dépit de ces mouvements de vanité, communs d’ailleurs à tous les sophistes de ce temps, Gorgias discute avec mesure et dignité, suit de bonne grâce Socrate dans les détours de sa dialectique, et sur la question de la rhétorique, c’est lui qui a raison en reconnaissant que la rhétorique, comme toute chose, est sujette aux abus, mais qu’elle n’est pas responsable du mauvais usage que des orateurs malhonnêtes peuvent en faire. La contradiction où le jette Socrate n’existe que si l’on admet avec celui-ci qu’un homme qui sait la justice ne sera jamais injuste, opinion sans cesse démentie par l’expérience.

En introduisant après Gorgias deux autres interlocuteurs, Platon laissait à Socrate la possibilité de maltraiter à son aise la rhétorique et les rhéteurs, sans s’attaquer directement à l’illustre vieillard dont il avait à ménager la susceptibilité. Le premier est Polos. Ce Polos, d’Agrigente, était un disciple de Gorgias, dont il avait, au dire de Philostrate, payé fort cher les leçons, car il était très riche. Il est question de lui, avec d’autres sophistes célèbres, dans le Théagès, 128a et dans le Phèdre, 267c. Il laissa quelques écrits, entre autres un ouvrage intitulé les Correspondances entre membres de phrase. Dès le début, plein de confiance en lui-même, il s’offre à répondre à la place de Gorgias fatigué, et il fait à Khairéphon une réponse en termes alambiqués, qui sont sans doute une parodie de sa manière. Dès qu’il est entré en scène pour succéder à Gorgias, le ton de la discussion change. Polos est jeune et tranchant et il intervient impétueusement en termes provocants à l’égard de Socrate. Socrate, qui n’a pas à le ménager, comme il ménageait Gorgias, lui réplique tantôt avec une ironie piquante, tantôt avec une franchise brusque. Mais Polos a beau traiter de haut les prétendus paradoxes de Socrate, il finit par se rendre à ses arguments et reconnaître qu’Archélaos, l’usurpateur scélérat, qu’il présentait comme le plus heureux des hommes, en est au contraire le plus malheureux et que pratiquement la rhétorique n’est d’aucun usage.

Jusqu’ici Calliclès, chez qui la réunion a lieu, s’est contenté d’écouter avec une stupéfaction grandissante l’argumentation de Socrate. Ce Calliclès, qui nous est inconnu, était sans doute un de ces jeunes Athéniens de famille riche que tentait la carrière politique et qui s’y préparaient à l’école des sophistes et des rhéteurs. Voyant Polos réduit au silence, il se précipite au secours de la rhétorique. Il a appris des sophistes que la loi, faite par les faibles contre les forts, ne mérite aucun respect, que les forts s’en affranchissent et tâchent de conquérir le pouvoir pour être à même de satisfaire toutes leurs passions. C’est ce que devrait faire un homme comme Socrate, au lieu de perdre son temps à philosopher. Socrate répond à ses exhortations par des compliments ironiques, puis engage la discussion. Il a tôt fait de réfuter les sophismes de Calliclès. Mais celui-ci n’est pas de ceux qui reconnaissent leurs fautes ou leurs erreurs. Dès qu’il se voit battu, il se met à railler, il traite d’arguties les raisonnements de Socrate, il affecte de n’y rien comprendre, il refuse même de répondre, ou, s’il continue à le faire, c’est à la prière de Gorgias ; encore ne le fait-il qu’en rechignant ; il prie à la fin Socrate de parler seul. L’attitude de cet homme, si confiant en lui-même et si audacieux dans son immoralité, est d’un comique achevé. On y voit au naturel l’orgueil puéril d’un homme infatué qui s’obstine à fermer les yeux à la raison et qui boude comme un enfant pris en faute. Platon a donné dans la peinture de ce caractère un éclatant exemple de ses hautes qualités dramatiques.

Il est difficile de déterminer à quelle époque il faut placer l’entretien qui fait l’objet du Gorgias. Ce n’est pas qu’on manque ici d’allusions à des faits précis : c’est qu’il y en a trop au contraire et qui conduisent à des conclusions divergentes. 503c : Calliclès demande à Socrate s’il n’a pas entendu vanter le mérite de Périclès mort récemment. Or Périclès mourut en — 429. 471a-d : il est question de l’usurpation d’Archélaos. Or c’est en l’année — 413 qu’Archélaos s’empara du trône de Macédoine. Ailleurs, 473e, Socrate rapporte qu’ayant à présider l’assemblée, il prêta à rire par son inexpérience. Il semble bien qu’il s’agit du rôle qu’il joua dans l’affaire des Arginuses en —406. Enfin Calliclès et Socrate font tour à tour mention de Zèthos et d’Amphion, personnages de l’Antiope d’Euripide, qui ne fut jouée qu’à la fin de la guerre du Péloponnèse. Aussi Stallbaum et d’autres placent l’entretien autour de — 405. Mais comment Calliclès pouvait-il dire en — 405 que Périclès était mort récemment ? D’autre part, Gorgias étant venu à Athènes en — 427, n’est-il pas plus naturel de supposer que c’est vers — 427, époque où il jouit à Athènes d’une vogue extraordinaire, qu’eut lieu sa rencontre avec Socrate ? Cette date pourrait s’accorder avec le conseil que Calliclès donne à Socrate de changer de carrière (486c) et d’abandonner la philosophie pour la politique. Ce conseil est au contraire dérisoire, si le dialogue est placé en —405, époque où Socrate avait 64 ans. On ne change pas de carrière à cet âge : on prend sa retraite. Contre cette date on objecte les anachronismes ; mais, quand il pouvait en tirer quelque effet littéraire ou philosophique, Platon n’éprouvait aucun scrupule à en faire usage, témoin le Ménexène, où Socrate, mort en — 399, prononce l’oraison funèbre des soldats morts dans la guerre de Corinthe en — 396.

Il serait plus important de savoir à quel moment de la carrière de Platon le Gorgias fut composé. Les allusions émouvantes à la mort future de Socrate ont fait croire que Platon était encore sous l’impression plus ou moins voisine de l’événement, quand il rédigea cet ouvrage. Stallbaum en place la composition peu après la mort de Socrate ; A. Croiset entre — 395 et — 390. Il est plus probable qu’il fut composé en — 387, s’il est vrai qu’il soit, comme on le pense aujourd’hui, le manifeste de la nouvelle école fondée par Platon. Ainsi s’expliquent la violence de ses attaques contre les écoles des rhéteurs rivales de la sienne et l’ardeur avec laquelle il prône la vie philosophique. Au moment où il renonce définitivement à la politique active où l’appelait sa naissance, il tient à justifier sa résolution, et c’est aussi à ce dessein que répond le Gorgias.