Dacier et Grou: Le Banquet 212c-223d — Discurso de Alcibíades

Socrate ayant ainsi parlé, on se répandit en éloges ; mais Aristophane se disposait à faire quelques observations, parce que Socrate, dans son discours, avait fait allusion à une chose qu'il avait dite, quand soudain on entendit un grand bruit à la porte extérieure que l'on frappait à coups redoublés : on put même distinguer la voix de jeunes gens pris de vin, et d'une joueuse de flûte. - Esclaves, s'écria Agathon, allez voir ce qu'il y a : si c'est quelqu'un de nos amis, faites entrer ; sinon, dites que nous avons cessé de boire, et que nous reposons. Un instant après, nous entendîmes, dans la cour, la voix d'Alcibiade à moitié ivre et criant à plein gosier : - Où est Agathon ? qu'on me mène auprès d'Agathon ! Alors quelques-uns de ses compagnons et la joueuse de flûte le prirent sous le bras, et l'amenèrent à la porte de notre salle. Alcibiade s'y arrêta, la tête ornée d'une épaisse couronne de violettes et de lierre, et de nombreuses bandelettes : - Amis, je vous salue, dit-il, voulez-vous admettre à votre table un homme qui a déjà passablement bu ? ou nous en irons-nous après avoir couronné Agathon, car c'est là l'objet de notre visite ? Il m'a été impossible de venir hier, mais me voici maintenant avec mes bandelettes sur la tête pour en ceindre le front du plus sage et du plus beau des hommes, s'il m'est permis de parler ainsi. Riez-vous de moi parce que je suis ivre ? riez tant qu'il vous plaira ; je sais que je dis vrai. Mais voyons, répondez : entrerai-je à cette condition, ou n'entrerai-je point ? Boirez-vous avec moi, oui ou non ? - Alors on s'écria de toutes parts : Qu'il entre, qu'il prenne place ! Agathon lui-même l'appela. Alcibiade s'avança, conduit par ses compagnons ; et tout occupé d'ôter ses bandelettes pour en couronner Agathon, il n'aperçut point Socrate, qui pourtant se trouvait vis-à-vis de lui, et alla se placer précisément entre lui et Agathon : car Socrate s'était écarté pour qu'il pût prendre place. Dès qu'Alcibiade se fut assis, il embrassa Agathon et le couronna : Esclaves, dit celui-ci, déchaussez Alcibiade, il restera en tiers avec nous sur ce lit. - Volontiers, reprit Alcibiade ; mais quel est donc notre troisième buveur ? En même temps, il se retourne et voit Socrate. A son aspect, il se lève brusquement, et s'écrie : Par Hercule ! qu'est ceci ? Quoi, Socrate, te voilà encore ici à l'affût pour me surprendre, selon ta coutume, en m'apparaissant tout à coup au moment où je m'y attends le moins ! Qu'es-tu venu faire ici aujourd'hui ? Pourquoi occupes-tu cette place ? Comment, au lieu de t'être mis auprès d'Aristophane ou de quelque autre bon plaisant ou qui s'efforce de l'être, t'es-tu si bien arrangé que je te trouve auprès du plus beau de la compagnie ? - Au secours, Agathon ! reprit Socrate. L'amour de cet homme n'est pas pour moi un médiocre embarras. Depuis l'époque où j'ai commencé à l'aimer, je ne puis regarder ni entretenir un beau jeune homme sans que, dans son dépit et sa jalousie, il se porte à des excès incroyables ; m'accablant d'injures, et s'abstenant à peine d'y joindre les coups. Ainsi, prends garde qu'en ce moment même il ne se laisse aller à quelque emportement de ce genre ; et tâche de faire ma paix, ou protège-moi s'il veut se livrer à quelque violence : car je redoute son amour et ses fureurs jalouses. - Point de paix entre nous, dit Alcibiade ; mais je me vengerai une autre fois. Quant à présent, Agathon, rends-moi quelqu'une de tes bandelettes, afin que j'en ceigne aussi la tête merveilleuse de cet homme. Je ne veux pas qu'il puisse me reprocher de ne l'avoir pas couronné ainsi que toi, lui qui dans les discours triomphe de tout le monde, non seulement en une seule occasion, comme toi hier, mais en toutes. En parlant ainsi, il prit quelques bandelettes, en couronna Socrate, et se remit sur le lit. Dès qu'il s'y fut replacé : Eh bien, dit-il, mes amis, qu'est-ce ? Vous me paraissez bien sobres ; c'est ce que je ne prétends pas vous permettre : il faut boire, c'est notre traité. Je me constitue moi-même roi du festin, jusqu'à ce que vous ayez bu comme il faut. Agathon, qu'on apporte quelque grande coupe, si tu en as une ; ou plutôt, esclave, donne-moi ce vase que voilà. Or ce vase pouvait contenir plus de huit cotyles. Après l'avoir fait emplir, Alcibiade le vida le premier ; il le fit ensuite remplir pour Socrate en disant : Qu'on n'entende pas malice à ce que je fais là ; car Socrate boirait autant qu'on voudrait, il n'en serait jamais plus ivre. L'esclave ayant rempli le vase, Socrate but. Alors Eryximaque prenant la parole : Que ferons-nous, Alcibiade ? resterons-nous ainsi à boire sans parler ni chanter, et nous contenterons-nous de faire comme des gens qui ont soif ? Alcibiade répondit : Je te salue, Eryximaque, digne fils du meilleur et du plus sage des pères. - Je te salue pareillement, reprit Eryximaque ; mais que ferons-nous ? - Ce que tu prescriras ; car il faut t'obéir :

Un médecin vaut lui seul beaucoup d'autres hommes,
Ordonne donc ce qu'il te plaira. - Ecoute alors, dit Eryximaque ; avant ton arrivée nous étions convenus que chacun de nous à son tour, en commençant par la droite, ferait l'éloge de l'Amour, le mieux qu'il pourrait. Nous avons tous rempli notre tâche ; il est juste que toi qui n'as rien dit, et qui n'en as pas moins bu, tu remplisses la tienne à ton tour. Quand tu auras fini, tu prescriras à Socrate le sujet que tu voudras ; lui de même à son voisin de droite, et ainsi de suite. - Tout cela est fort bien, Eryximaque, dit Alcibiade ; mais vouloir qu'un homme ivre dispute d'éloquence avec des gens sobres et de sang-froid ! La partie ne serait pas égale. Et puis, mon cher, ce que Socrate a dit tout à l'heure de ma jalousie, t'a-t-il persuadé, ou sais-tu que c'est justement tout le contraire qui est la vérité ? Car si je m'avise, en sa présence, de louer un autre que lui, soit un dieu, soit un homme, il ne pourra s'abstenir de me battre. - Parle mieux, s'écria Socrate. - Par Neptune ! ne dis rien à cela, Socrate : car je n'en louerai pas d'autre que toi en ta présence. - Eh bien, soit, dit Eryximaque : fais-nous, si bon te semble, l'éloge de Socrate. - Comment l'entends-tu, Eryximaque ? Tu crois qu'il faut tomber sur cet homme-là et me venger de lui devant vous ? - Holà ! jeune homme, interrompit Socrate, quel est ton dessein ? Veux-tu me donner des louanges ironiques ? Explique-toi. - Je dirai la vérité ; vois si tu y consens. - Si j'y consens ? je l'exige même. - Je vais t'obéir, répondit Alcibiade. Mais toi, voici ce que tu as à faire : si je dis quelque chose qui ne soit pas vrai, interromps-moi si tu veux ; et ne crains pas de me démentir, car je ne dirai sciemment aucun mensonge. Si cependant je ne rapporte pas les faits dans un ordre bien exact, n'en sois pas surpris : dans l'état où je suis, il n'est pas trop facile de rendre un compte clair et suivi de tes bizarreries.

«Pour louer Socrate, mes amis, j'aurai recours à des comparaisons : Socrate croira peut-être que je cherche à faire rire, mais ces images auront pour objet la vérité, et non la plaisanterie. Je dis d'abord que Socrate ressemble tout à fait à ces Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des statuaires, et que les artistes représentent avec une flûte ou des pipeaux à la main : si vous séparez les deux pièces dont ces statues se composent, vous trouvez dans l'intérieur l'image de quelque divinité. Je dis ensuite que Socrate ressemble particulièrement au satyre Marsyas. Quant à l'extérieur, Socrate, tu ne disconviendras pas de la ressemblance ; et quant au reste, écoute ce que j'ai à dire : N'es-tu pas un railleur effronté ? Si tu le nies, je produirai des témoins. N'es-tu pas aussi joueur de flûte, et bien plus admirable que Marsyas ? Il charmait les hommes par la puissance des sons que sa bouche tirait de ses instruments, et c'est ce que fait encore aujourd'hui quiconque exécute les airs de ce satyre ; en effet, ceux que jouait Olympos, je prétends qu'ils sont de Marsyas, son maître. Or, grâce à leur caractère divin, ces airs, que ce soit un artiste habile ou une méchante joueuse de flûte qui les exécute, ont seuls la vertu de nous enlever à nous-mêmes et de faire connaître ceux qui ont besoin des initiations et des dieux. La seule différence qu'il y ait à cet égard entre Marsyas et toi, Socrate, c'est que, sans le secours d'aucun instrument, avec de simples discours, tu fais la même chose. Qu'un autre parle, fût-ce même le plus habile orateur, il ne fait, pour ainsi dire, aucune impression sur nous ; mais que tu parles toi-même, ou qu'un autre répète tes discours, si peu versé qu'il soit dans l'art de la parole, tous les auditeurs, hommes, femmes, adolescents, sont saisis et transportés. Pour moi, mes amis, si je ne craignais de vous paraître tout à fait ivre, je vous attesterais avec serment l'effet extraordinaire que ses discours ont produit et produisent encore sur moi. Quand je l'entends, le coeur me bat avec plus de violence qu'aux corybantes ; ses paroles me font verser des larmes, et je vois un grand nombre d'auditeurs éprouver les mêmes émotions. En entendant Périclès et nos autres grands orateurs, je les ai trouvés éloquents ; mais ils ne m'ont fait éprouver rien de semblable. Mon âme n'était point troublée, elle ne s'indignait point contre elle-même de son esclavage. Mais en écoutant ce Marsyas, la vie que je mène m'a souvent paru insupportable. Tu ne contesteras pas, Socrate, la vérité de ce que je dis là ; et je sens que, dans ce moment même, si je me mettais à prêter l'oreille à tes discours, je n'y résisterais pas, ils produiraient sur moi la même impression. C'est un homme qui me force de convenir que, manquant moi-même de bien des choses, je néglige mes propres affaires pour m'occuper de celles des Athéniens. Je suis donc obligé de m'éloigner de lui en me bouchant les oreilles comme pour échapper aux sirènes ; sinon, je resterais jusqu'à la fin de mes jours assis à côté de lui. Cet homme réveille en moi un sentiment dont on ne me croirait guère susceptible, c'est celui de la honte : oui, Socrate seul me fait rougir : car j'ai la conscience de ne pouvoir rien opposer à ses conseils ; et pourtant, après l'avoir quitté, je ne me sens pas la force de renoncer à la faveur populaire. Je le fuis donc et je l'évite ; mais, quand je le revois, je rougis à ses yeux d'avoir démenti mes paroles par ma conduite, et souvent j'aimerais mieux, je crois, qu'il n'existât pas : et cependant, si cela arrivait, je sais bien que je serais plus malheureux encore ; de sorte que je ne sais comment faire avec cet homme-là.

Telle est l'impression que produit sur moi, et sur beaucoup d'autres encore, la flûte de ce satyre. Mais je veux vous convaincre davantage de la justesse de ma comparaison et de la puissance extraordinaire qu'il exerce sur ceux qui l'écoutent. Car sachez bien qu'aucun de nous ne connaît Socrate. Puisque j'ai commencé, je vous dirai tout. Vous voyez combien Socrate témoigne d'ardeur pour les beaux jeunes gens, avec quel empressement il les recherche, et à quel point il en est épris ; vous voyez aussi qu'il ignore tout, qu'il ne sait rien, il en a l'air au moins. Tout cela n'est-il pas d'un Silène ? Entièrement. Il a bien l'extérieur que les statuaires donnent à Silène. Mais ouvrez-le, mes chers convives ; quels trésors ne trouverez-vous pas en lui ! Sachez que la beauté d'un homme est pour lui l'objet le plus indifférent. On n'imaginerait jamais à quel point il la dédaigne, ainsi que la richesse et les autres avantages enviés du vulgaire : Socrate les regarde tous comme de nulle valeur, et nous-mêmes comme rien ; il passe toute sa vie à se moquer et à se railler de tout le monde. Mais quand il parle sérieusement et qu'il s'ouvre enfin, je ne sais si d'autres ont vu les beautés qu'il renferme ; je les ai vues, moi, et je les ai trouvées si divines, si précieuses, si grandes et si ravissantes, qu'il m'a paru impossible de résister à Socrate. Pensant d'abord qu'il en voulait à ma beauté, je me félicitai de cette bonne fortune ; je crus avoir trouvé un merveilleux moyen de réussir, comptant qu'avec de la complaisance pour ses désirs, j'obtiendrais sûrement de lui qu'il me communiquât toute sa science. J'avais d'ailleurs la plus haute opinion de mes avantages extérieurs. Dans ce but, je commençai par renvoyer mon gouverneur, en présence duquel je voyais ordinairement Socrate ; et je me trouvai seul avec lui. Il faut que je vous dise la vérité tout entière : soyez donc attentifs ; et toi, Socrate, reprends-moi si je mens. Je restai donc eul, mes amis, avec Socrate ; je m'attendais toujours qu'il allait me tenir sur-le-champ de ces discours que la passion inspire aux amants, quand ils se trouvent sans témoins avec l'objet aimé, et je m'en faisais d'avance un plaisir. Mais mon espoir fut entièrement trompé : Socrate demeura toute la journée, s'entretenant avec moi comme à son ordinaire ; puis il se retira. Après cela, je le défiai à des exercices de gymnastique, espérant par là gagner quelque chose. Nous nous exerçâmes, et luttâmes souvent ensemble sans témoins. Que vous dirai-je ? Je n'en étais pas plus avancé. Ne pouvant réussir par cette voie, je me décidai à l'attaquer vivement. Ayant une fois commencé, je ne voulais point lâcher prise avant de savoir à quoi m'en tenir. Je l'invitai à souper, comme font les amants qui tendent un piège à leurs bien-aimés : il refusa d'abord ; mais avec le temps il finit par céder. Il vint ; mais aussitôt après le repas il voulut se retirer. Une sorte de pudeur m'empêcha de le retenir. Mais une autre fois je lui tendis un nouveau piège, et, après le souper, je prolongeai notre entretien assez avant dans la nuit ; et lorsqu'il voulut s'en aller je le forçai de rester, sous prétexte qu'il était trop tard. Il se coucha donc sur le lit où il avait soupé ; ce lit était tout proche du mien, et nous étions seuls dans l'appartement.

Jusqu'ici il n'y a rien que je ne puisse raconter devant qui que ce soit. Pour ce qui suit, vous ne l'entendriez pas de moi si d'abord le vin, avec ou sans l'enfance, ne disait pas toujours la vérité, selon le proverbe, et si ensuite cacher un trait admirable de Socrate, après avoir entrepris son éloge, ne me semblait injuste. Je me trouve d'ailleurs dans la disposition des gens qui, ayant été mordus par une vipère, ne veulent, dit-on, parler de leur accident à personne, si ce n'est à ceux qui en ont éprouvé un pareil, comme étant seuls capables de concevoir et d'excuser tout ce qu'ils ont fait et dit dans leurs souffrances. Et moi, qui me sens mordu par quelque chose de plus douloureux, et à l'endroit le plus sensible, qu'on le nomme coeur, âme, ou comme on voudra, moi, qui suis mordu et blessé par les discours de la philosophie, dont les traits sont plus acérés que le dard d'une vipère lorsqu'ils atteignent une âme jeune et bien née, et lui font dire ou faire mille choses extravagantes ; voyant d'ailleurs autour de moi Phèdre, Agathon, Eryximaque, Pausanias, Aristodème, Aristophane, sans parler de Socrate lui-même et des autres, atteints comme moi de la manie et de la rage de la philosophie, je n'hésite pas à poursuivre devant vous tous mon récit : car vous saurez excuser mes actions d'alors et mes paroles d'aujourd'hui. Mais pour les esclaves, pour tout homme profane, pour tout homme sans culture, mettez une triple porte sur leurs oreilles.

Quand donc, mes amis, la lampe fut éteinte et que les esclaves se furent retirés, je jugeai qu'il ne fallait point user de détours avec Socrate, et que je devais lui dire ma pensée franchement. Je le pousse donc et je lui dis : Socrate, dors-tu ? - Pas ncore, répondit-il. - Eh bien, sais-tu ce que je pense ? - Quoi donc ? - Je pense, repris-je, que tu es le seul amant digne de moi, et il me semble que tu n'oses me découvrir tes sentiments. Pour moi, je me trouverais bien peu raisonnable de ne pas chercher à te complaire en cette occasion, comme en toute autre où je pourrais t'obliger, soit par moi-même, soit par mes amis. Je n'ai rien tant à coeur que de me perfectionner le plus possible, et je ne vois personne dont le secours puisse m'être en cela plus utile que le tien. En refusant quelque chose à un homme tel que toi, je craindrais bien plus d'être blâmé des sages que je ne crains d'être blâmé du vulgaire et des sots en t'accordant tout. A ce discours, Socrate me répondit avec son ironie habituelle :

Mon cher Alcibiade, si ce que tu dis de moi est vrai, si j'ai en effet la puissance de te rendre meilleur, en vérité tu ne me parais pas malhabile, et tu as découvert en moi une beauté merveilleuse et bien au-dessus de la tienne. A ce compte, en voulant t'unir à moi et échanger ta beauté contre la mienne, tu m'as l'air d'entendre fort bien tes intérêts, puisqu'au lieu de l'apparence du beau tu veux acquérir la réalité, et me donner du cuivre contre de l'or. Mais, bon jeune homme, regardes-y de plus près, de peur de te tromper sur ce que je vaux. Les yeux de l'esprit ne commencent guère à devenir clairvoyants qu'à l'époque où ceux du corps s'affaiblissent, et tu es encore loin de ce moment. - Tels sont mes sentiments, Socrate, repartis-je, et je n'ai rien dit que je ne pense ; c'est à toi de prendre la résolution qui te paraîtra la plus convenable et pour toi et pour moi. - C'est bien, répondit-il, nous y penserons, et nous ferons ce qui nous paraîtra le plus convenable pour nous deux sur ce point comme sur tout le reste.

Après ces propos, je le crus atteint par le trait que je lui avais lancé. Sans lui laisser le loisir d'ajouter une parole, je me lève, enveloppé de ce manteau que vous me voyez, car c'était en hiver, je m'étends sous la vieille capote de cet homme-là, et, jetant mes bras autour de ce divin et merveilleux personnage, je passai près de lui la nuit tout entière. Sur tout cela, Socrate, je crois que tu ne me démentiras pas. Eh bien ! après de telles avances, il est resté insensible, il n'a eu que du dédain et que du mépris pour ma beauté, et n'a fait que lui insulter ; et pourtant je la croyais de quelque prix, ô mes amis. Oui, soyez juges de l'insolence de Socrate : j'en atteste les dieux et les déesses, je me levai d'auprès de lui tel que je serais sorti du lit de mon père ou de mon frère aîné.

Depuis lors, vous concevez quelle dut être la situation de mon esprit. D'un côté je me regardais comme méprisé, de l'autre j'admirais son caractère, sa tempérance, sa force d'âme, et il me paraissait impossible de rencontrer un homme qui lui fût égal en sagesse et en empire sur lui-même : de sorte que je ne pouvais en aucune manière ni me fâcher ni me passer de sa compagnie, et que je ne voyais pas davantage le moyen de le gagner ; car je savais bien qu'il était beaucoup plus invulnérable contre l'argent qu'Ajax contre le fer, et le seul attrait auquel je le croyais sensible n'avait rien pu sur lui. Ainsi, asservi à cet homme plus qu'aucun esclave ne le fut jamais à son maître, j'errais çà et là, ne sachant quel parti prendre. Telles furent mes premières relations avec lui. Ensuite nous nous trouvâmes ensemble à l'expédition contre Potidée, et nous y fûmes camarades de chambrée. Là je voyais Socrate l'emporter, non seulement sur moi, mais sur tous les autres, par sa patience à supporter les fatigues. S'il nous arrivait, comme c'est assez l'ordinaire en campagne, de manquer de vivres, Socrate souffrait la faim et la soif avec plus de courage qu'aucun de nous. Etions-nous dans l'abondance, il savait en jouir mieux que personne. Sans aimer à boire, il buvait plus que pas un autre, s'il y était forcé, et, ce qui va vous étonner, personne ne l'a jamais vu ivre : et de cela vous pourrez, je pense, avoir la preuve tout à l'heure. L'hiver est très rigoureux dans ce pays-là, et la manière dont Socrate résistait au froid allait jusqu'au prodige. Dans le temps de la plus forte gelée, quand personne n'osait sortir, ou du moins ne sortait que bien vêtu, bien chaussé, les pieds enveloppés de feutre et de peaux d'agneau, lui ne laissait pas d'aller et de venir avec le même manteau qu'il avait coutume de porter, et il marchait pieds nus sur la glace beaucoup plus aisément que nous qui étions bien chaussés ; c'est au point que les soldats le voyaient de mauvais oeil, croyant qu'il voulait les braver. Tel fut Socrate à l'armée.

Mais voici encore ce que fit et supporta cet homme courageux pendant cette même expédition ; le trait est digne d'être écouté. Un matin, on l'aperçut debout, méditant sur quelque chose. Ne trouvant pas ce qu'il cherchait, il ne s'en alla pas, mais continua de réfléchir dans la même posture. Il était déjà midi : nos gens l'observaient et se disaient avec étonnement les uns aux autres que Socrate était là rêvant depuis le matin. Enfin, vers le soir, des soldats ioniens, après avoir soupé, apportèrent leurs lits de campagne dans l'endroit où il se trouvait, afin de coucher au frais (car on était alors en été) et d'observer en même temps s'il passerait la nuit dans la même attitude. En effet, il continua de se tenir debout jusqu'au lever du soleil. Alors, après avoir fait sa prière au soleil, il se retira.

Voulez-vous savoir comment il se comporte dans les combats ? c'est encore une justice qu'il faut lui rendre. Dans cette affaire dont les généraux m'attribuèrent tout l'honneur, ce fut lui qui me sauva la vie. Me voyant blessé, il ne voulut jamais m'abandonner et me préserva, moi et mes armes, de tomber entre les mains des ennemis. Alors, Socrate, j'insistai vivement auprès des généraux pour te faire adjuger le prix de la valeur, et c'est encore un fait que tu ne pourras me contester ni traiter de mensonge ; mais les généraux, par égard pour mon rang, voulant me donner le prix, tu te montras toi-même plus empressé qu'eux à me le faire décerner à ton préjudice. La conduite de Socrate, mes amis, mérite encore d'être observée dans la retraite de notre armée après la déroute de Délium. Je m'y trouvais à cheval, et lui à pied pesamment armé. Nos gens commençant à fuir de toutes parts, Socrate se retirait avec Lachès. Je les rencontre et leur crie d'avoir bon courage, que je ne les abandonnerai point. C'est là que j'ai connu Socrate beaucoup mieux encore qu'à Potidée ; car, me trouvant à cheval, j'avais moins à m'occuper de ma sûreté personnelle. Je remarquai d'abord combien il surpassait Lachès en présence d'esprit : je trouvai ensuite que, là comme à Athènes, il marchait fièrement et avec un regard dédaigneux, pour parler comme toi, Aristophane. Il considérait tranquillement tantôt les nôtres, tantôt l'ennemi, faisant voir au loin, par sa contenance, qu'on ne l'aborderait pas impunément. Aussi se retira-t-il sain et sauf, lui et son compagnon ; car, à la guerre, on n'attaque pas ordinairement celui qui montre de telles dispositions, on poursuit plutôt ceux qui fuient à toutes jambes.

Je pourrais ajouter à la louange de Socrate un grand nombre de faits non moins admirables ; peut-être, cependant, trouverait-on à en citer de pareils de la part d'autres hommes. Mais ce qui rend Socrate digne d'une admiration particulière, c'est de n'avoir son semblable ni chez les anciens ni chez nos contemporains. On pourrait, par exemple, comparer Brasidas ou tel autre à Achille, Périclès à Nestor et à Anténor ; et il est d'autres personnages entre lesquels il serait facile d'établir de semblables rapprochements. Mais on ne trouverait personne, soit chez les anciens, soit chez les modernes, qui approchât en rien de cet hornme, de ses discours, de ses originalités ; à moins de le comparer, comme j'ai fait, non pas à un homme, mais aux silènes et aux satyres, lui et ses discours : car j'ai oublié de dire, en commençant, que ses discours aussi ressemblent parfaitement aux silènes qui s'ouvrent. En effet, malgré le désir qu'on a d'écouter Socrate, ce qu'il dit paraît, au premier abord, entièrement grotesque. Les expressions dont il revêt sa pensée sont grossières comme la peau d'un impudent satyre. Il ne vous parle que d'ânes bâtés, de forgerons, de cordonniers, de corroyeurs, et il a l'air de dire toujours la même chose dans les mêmes termes ; de sorte qu'il n'est pas d'ignorant et de sot qui ne puisse être tenté d'en rire. Mais qu'on ouvre ses discours, qu'on en examine l'intérieur, ou trouvera d'abord qu'eux seuls sont pleins de sens, ensuite qu'ils sont tout divins et qu'ils renferment les plus nobles images de la vertu, en un mot, tout ce que doit avoir devant les yeux quiconque veut devenir un homme de bien. Voilà, mes amis, ce que je loue dans Socrate, et ce dont je l'accuse ; car j'ai joint à mes éloges le récit des outrage qu'il m'a faits. Et ce n'est pas moi seul qu'il a ainsi traité : c'est Charmide, fils de Glaucon, Euthydème, fils de Dioclès, et une foule d'autres qu'il a trompés de même en ayant l'air de vouloir être leur amant, tandis qu'il a plutôt joué auprès d'eux le rôle du bien-aimé. Et toi aussi, Agathon, profite de ces exemples, prends garde de te laisser duper à ton tour par cet homme-là : que ma triste expérience t'éclaire ; et n'imite pas l'insensé qui, selon le proverbe, ne devient sage qu'à ses dépens».

Alcibiade ayant cessé de parler, on commença par rire de sa franchise et de ce qu'il paraissait encore épris de Socrate.

Celui-ci prenant alors la parole : J'imagine que tu as été sobre aujourd'hui, Alcibiade ; autrement tu n'aurais jamais tourné avec cette adresse autour de ton sujet, en tâchant de nous donner le change sur le vrai motif de ton discours : motif dont tu n'as parlé qu'incidemment, à la fin, comme si ton unique but n'avait pas été de nous brouiller, Agathon et moi, parce que tu as la prétention que je dois t'aimer et n'en point aimer d'autre, et qu'Agathon ne doit être aimé que de toi seul. Mais ton artifice ne nous a point échappé ; nous avons vu clairement où tendait la fable des satyres et des silènes. Ainsi, mon cher Agathon, déconcertons son projet, et fais en sorte que personne ne nous puisse détacher l'un de l'autre. - En vérité, dit Agathon, je crois que tu as raison, Socrate, et je suis sûr qu'il n'est venu se placer entre toi et moi que pour nous séparer. Mais il n'y gagnera rien, car je vais à l'insu tant me remettre à côté de toi. - Fort bien, reprit Socrate, viens ici, à ma droite. - 0 Jupiter ! s'écria Alcibiade, que n'ai-je pas à souffrir de la part de cet homme ! Il s'imagine avoir le droit de me faire la loi partout. Permets du moins, merveilleux Socrate, qu'Agathon se place entre nous deux. - Impossible, dit Socrate, car tu viens de faire mon éloge ; c'est maintenant à moi de faire celui de mon voisin de droite. Or, si Agathon se met à ma gauche, il ne fera sûrement pas de nouveau mon éloge avant que j'aie fait le sien. Laisse donc venir ce jeune homme, mon cher Alcibiade, et ne lui envie pas les louanges que je suis impatient de lui donner. - Il n'y a pas moyen que je reste ici, Alcibiade, s'écria Agathon ; je veux absolument changer de place, pour être loué par Socrate. - Voilà ce qui arrive toujours, dit Alcibiade. Partout où se trouve Socrate, il n'y a de place que pour lui auprès des beaux jeunes gens. Et maintenant encore, voyez quel prétexte facile et plausible il a trouvé pour qu'Agathon vînt se placer auprès de lui !

Agathon se levait pour aller se mettre auprès de Socrate, lorsqu'une troupe joyeuse se présenta à la porte, au moment même où un des convives l'ouvrait pour sortir, pénétra dans la salle et prit place à table. Il y eut alors grand tumulte, et, dans le désordre général, les convives furent obligés de boire à l'excès. Aristodème ajouta qu'Eryximaque, Phèdre et quelques autres s'en retournèrent chez eux, et que, pour lui, il s'endormit ; et après un long sommeil, car en cette saison les nuits sont fort longues, il ne se réveilla que vers l'aurore, au chant du coq. En ouvrant les yeux, il vit que les autres convives dormaient ou s'en étaient allés. Agathon, Socrate et Aristophane étaient seuls éveillés et vidaient tour à tour une large coupe qu'ils se passaient l'un à l'autre de droite à gauche. En même temps Socrate discourait avec eux. Aristodème ne pouvait se rappeler cet entretien ; car, n'étant pas encore réveillé, il n'en avait pas entendu le commencement. Mais il me dit sommairement que Socrate força ses deux interlocuteurs à reconnaître qu'il appartient au même homme d'être poète tragique et poète comique ; et que, lorsqu'on sait traiter la tragédie selon les règles de l'art, on doit savoir également traiter la comédie. Forcés d'en convenir, et ne suivant plus qu'à demi la discussion, ils commençaient à s'assoupir. Aristophane s'endormit le premier ; puis Agathon, comme il faisait déjà grand jour. Socrate, les ayant ainsi endormis tous les deux, se leva et sortit accompagné, comme de coutume, par Aristodème : il se rendit au Lycée, s'y baigna, y passa le reste du jour dans ses occupations habituelles, et ne rentra chez lui que vers le soir pour se reposer.