Chambry: La République III 412b-417b — A constituição do Estado modelo

— Bon, dis-je. Le point qu’il nous faut déterminer après celui-là, quel serait-il alors ? N’est-ce pas de savoir lesquels, parmi ces hommes eux-mêmes, dirigeront, et lesquels seront dirigés ? c — Si, bien sûr.

— Or il est évident que ce sont les plus âgés qui doivent être les dirigeants, et les plus jeunes les dirigés ?

— Oui, c’est évident.

— Et que ce doivent être les meilleurs, parmi ceux-là ?

— Cela aussi.

— Mais les meilleurs des cultivateurs, ne sont-ils pas ceux qui sont au plus haut point cultivateurs ?

— Si. "

— Eh bien, puisqu’il faut que les dirigeants soient les meilleurs des gardiens, ne faut-il pas qu’ils soient gardiens de la cité au plus haut point ?

— Si.

— Il faut donc que pour cette fin ils se montrent pondérés et capables, et aussi qu’ils aient le souci de la cité ? d — Oui, c’est cela.

— Or on se soucie le plus de ce que l’on se trouve aimer’.

— Nécessairement.

— Or sans doute aime-t-on le plus ce qui, pense-t-on, a le même intérêt que soi, et ce dont on croit que la réussite coïnciderait avec la sienne propre, et l’échec avec le sien propre.

— Oui, c’est ainsi, dit-il.

— Il faut donc choisir, parmi l’ensemble des gardiens, des hommes tels qu’ils nous apparaissent, quand nous les examinons, le plus à même de faire, tout au long de leur vie, et de tout leur cœur, e ce qu’ils penseront être l’intérêt de la cité ; et ce qu’ils penseront ne pas l’être, de s’y refuser absolument.

— Oui, ce sont ceux-là qui conviennent, dit-il.

— Il me semble donc qu’il faut les observer à tous les âges de la vie, pour voir s’ils sont aptes à garder ce principe, et si, même quand on les soumet à la magie ou à la violence, ils réussissent à ne pas rejeter, en l’oubliant, l’idée qu’on doit faire ce qui est le meilleur pour la cité.

— De quelle forme de rejet parles-tu ?

— Je vais te le dire, répondis-je. Il me paraît qu’une opinion sort de l’esprit par un mouvement volontaire ou involontaire ; par un mouvement volontaire l’opinion 413 fausse, chez celui qui comprend dans un second temps ; par un mouvement involontaire toute opinion vraie. "

— Ce qui concerne l’opinion qu’on quitte « volontairement », dit-il, je le comprends ; mais ce qui concerne l’opinion qu’on quitte « involontairement », j’ai encore à le comprendre.

— Eh quoi ? Ne penses-tu pas toi aussi, dis-je, que c’est contre leur volonté que les hommes sont privés des biens, mais conformément à leur volonté qu’ils sont débarrassés des maux ? N’est-ce pas qu’être dans le faux concernant la vérité, est un mal ? et qu’être dans le vrai est un bien ? Etre dans le vrai, n’est-ce pas, selon toi, opiner sur les choses telles qu’elles sont réellement ?

— Mais si, dit-il, tu as raison, et je suis bien d’avis que c’est contre sa volonté que l’on est privé d’une opinion vraie.

— Et donc b cela vous arrive parce qu’elle vous est dérobée, ou qu’on est soumis à la magie, ou à la violence ?

— Pas plus que tout à l’heure, dit-il, je ne comprends ce que tu dis.

— C’est sur le ton tragique, dis-je, qu’il se peut bien que je parle. Quand je dis « qu’elle vous est dérobée », je veux parler de ceux qu’on a persuadés de changer d’avis, et de ceux qui oublient : parce que pour les uns c’est le temps, pour les autres un argument, qui la leur enlève sans qu’ils s’en aperçoivent, À présent, comprends-tu à peu près ?

— Oui,

— En revanche en disant « on est soumis à la violence », je veux parler de ceux qu’un chagrin ou une souffrance a fait changer d’opinion.

— Cela aussi, dit-il, je l’ai compris, et tu as raison.

— Et en parlant des hommes « soumis à la magie », c à ce que je crois, tu pourrais désigner toi aussi ceux qui auront changé d’opinion soit parce qu’ils ont été envoûtés par le plaisir, soit parce que, sous l’effet de la peur, ils ont redouté quelque chose.

— Mais oui, dit-il, apparemment que tout ce qui nous trompe, exerce sur nous une magie. "

— Voilà donc ce que je voulais dire tout à l’heure : il faut rechercher quels sont les meilleurs gardiens du principe qui est le leur, selon lequel ils doivent faire ce qui, dans chaque occasion, leur semble être le mieux pour la cité. Il faut dès lors que nous les observions dès l’enfance, en leur proposant les tâches dans lesquelles il soit le plus aisé d’oublier un tel principe et de se laisser tromper ; et il nous faut sélectionner celui qui se souvient d et se laisse difficilement tromper, et éliminer l’autre. N’est-ce pas ?

— Oui,

— Et il faut leur fixer par ailleurs des exercices, des épreuves, et des compétitions, au cours desquelles il faut observer les mêmes choses.

— Tu as raison, dit-il.

— Enfin, dis-je, il faut faire pour eux un concours de la troisième forme , un concours pour la magie, et regarder : comme quand on mène les poulains au milieu du bruit et du vacarme pour examiner s’ils sont craintifs, de la même façon, quand ils sont jeunes, il faut amener les gardiens vers certains objets effrayants, et inversement les tourner vers certains plaisirs, e en les mettant à l’épreuve bien plus sérieusement que quand on passe l’or dans le feu ; si l’un d’eux apparaît résister à la magie et avoir de la grâce en tous domaines, être bon gardien de lui-même et de l’art des Muses qu’il a appris, se montrer doué d’un bon rythme et d’une bonne harmonie dans tout cela, s’il est décidément tel, c’est lui qui peut être à la fois pour lui-même et pour la cité l’homme le plus utile. Et celui qui à chaque fois, parmi les enfants, les jeunes hommes, et les hommes, sort indemne de la mise à l’épreuve, 414 il faut l’instituer dirigeant de la cité et gardien, lui accorder des honneurs à la fois de son vivant et quand il aura terminé "sa vie, et lui donner en partage les plus grands privilèges en matière de tombeaux et d’autres monuments. Mais celui qui n’est pas tel, il faut l’éliminer. Tel est à peu près, me semble-t-il, Glaucon, dis-je, le mode de sélection et d’institution des dirigeants et des gardiens, pour l’exposer par un type général, et non pas dans la précision du détail.

— Moi aussi, dit-il, c’est à peu près mon avis.

— Alors ce qui serait tout à fait exact, ne serait-ce pas de les appeler b des gardiens accomplis, eux qui face aux gens hostiles venus de l’extérieur et aux gens bien intentionnés qui sont à l’intérieur, empêchent que les uns ne veuillent, et que les autres ne puissent faire du mal ? et d’appeler les jeunes, ceux que jusqu’ici nous appelions gardiens, des auxiliaires et des défenseurs des principes des dirigeants ?

— Si, c’est aussi mon avis, dit-il.

— Alors quel moyen aurions-nous, dis-je, de persuader surtout les dirigeants eux-mêmes, mais à défaut le reste de la cité, d’un certain noble mensonge, c un de ces mensonges produits en cas de besoin dont nous parlions tout à l’heure ?

— Quel mensonge ? dit-il.

— Ce n’est rien de nouveau, dis-je, une invention d’origine phénicienne , qui s’est dans le passé présentée en nombre d’endroits déjà, à ce qu’affirment les poètes et à ce qu’ils ont fait croire, mais qui ne s’est pas présentée de notre temps, et je ne sais pas si cela pourrait se présenter ; c’est que pour en persuader les gens, il faudrait une grande force de persuasion.

— Tu me fais l’effet, dit-il, de quelqu’un qui hésite à parler. "

— Et il te semblera tout à fait normal que j’hésite, dit-il, une fois que j’aurai parlé.

— Parle, dit-il, et n’aie pas peur.

— Eh bien je parle — d et pourtant je ne sais de quelle audace ni de quelles paroles il me faudra user pour parler, et pour entreprendre d’abord de persuader les dirigeants eux-mêmes et les militaires, et ensuite le reste de la cité également, de ceci : que ce dont nous les avons pourvus en les élevant et en les éduquant, c’était comme un songe qui leur donnait l’impression d’éprouver tout cela et de le voir se produire autour d’eux ; mais qu’en vérité ils étaient alors sous la terre, en son sein, en train d’être modelés et élevés eux-mêmes, leurs armes et tout le reste de leur équipement étant en cours de fabrication ; e qu’une fois que leur fabrication avait été terminée, la terre, qui est leur mère, les avait mis au monde ; et qu’à présent ils doivent délibérer au sujet du pays où ils sont, et le défendre contre quiconque l’attaque, comme si c’était là leur mère et leur nourrice, et penser aux autres citoyens comme à des frères nés comme eux de la terre.

— Pas étonnant, dit-il, que tu aies longtemps eu honte à l’idée de dire ce mensonge.

— Oui, dis-je, c’était bien 415 normal. Et cependant écoute-moi, et écoute le reste de l’histoire. "C’est que vous êtes tous, vous qui êtes dans la cité, c’est sûr, des frères " , ainsi dirons-nous en leur racontant l’histoire. " Mais le dieu, en modelant ceux d’entre vous qui sont aptes à diriger, a mêlé en eux de l’or en les faisant naître, c’est pourquoi ils ont le plus de valeur ; en ceux qui sont auxiliaires, de l’argent ; et du fer et du bronze pour les cultivateurs et les autres artisans. À présent, du fait que vous êtes tous parents, même si la plupart du temps vous engendrerez des enfants qui vous ressemblent, il peut arriver qu’à partir b de l’or naisse un rejeton d’argent, et de l’argent un rejeton d’or, et tous les autres métaux ainsi les uns à partir des autres. Donc à ceux qui dirigent, le "dieu prescrit d’abord et avant tout d’être de bons gardiens de la descendance plus que de tout autre bien, et de ne prendre garde à rien avec plus de soin qu’à elle, pour détecter lequel des métaux a été mêlé aux âmes des enfants ; et si leur propre enfant naît avec une part de bronze ou de fer, qu’ils n’aient aucune c pitié, mais que, lui accordant le rang qui convient à sa nature, ils le repoussent chez les artisans ou chez les cultivateurs ; et si au contraire un enfant né de ces derniers a une nature mêlée d’or ou d’argent, qu’ils lui accordent des honneurs, élevant celui-ci à la garde, celui-là à l’auxiliariat, parce qu’il existe un oracle disant que la cité sera détruite, lorsque celui qui la gardera sera l’homme de fer ou de bronze. " Eh bien, vois-tu quelque moyen de pouvoir les convaincre de cette histoire ?

— Aucun, dit-il, d en tout cas pas pour ces hommes-la eux-mêmes. Mais pour leurs fils, oui, et pour ceux qui viendront ensuite, et pour les autres humains qui viendront plus tard.

— Eh bien même cela, dis-je, servirait à les faire se soucier davantage de la cité, et les uns des autres. Je comprends à peu près ce que tu veux dire. Quoi qu’il en soit, la chose aura le destin que la renommée voudra lui imprimer. Quant à nous, ayant armé ces hommes nés de la terre, faisons-les avancer sous la conduite des dirigeants. Qu’une fois en marche, ils regardent quel endroit de la cité serait le plus indiqué pour installer leur camp, à la fois pour contenir le plus aisément, à partir de là, e ceux de l’intérieur, au cas où l’un d’entre eux refuserait d’obéir aux lois, et pour repousser ceux de l’extérieur, au cas où l’un d’eux, hostile, viendrait comme un loup attaquer le troupeau. Et une fois le camp installé, et un sacrifice fait à ceux à qui cela est dû, qu’ils installent leur couchage. N’est-ce pas ?

— C’est cela, dit-il.

— Il faut donc que leurs installations de couchage "soient telles qu’elles suffisent à les abriter des rigueurs de l’hiver et des chaleurs de l’été ?

— Forcément. C’est du logement, dit-il, qu’il me semble que tu parles.

— Oui, dis-je ; du moins d’un logement de soldats, pas d’acquéreurs de richesses. 416 — En quel sens, dit-il, penses-tu que le premier diffère du second ?

— Je vais essayer de te l’expliquer, repris-je. La chose sans doute la plus terrible de toutes et la plus déshonorante, pour des bergers, ce serait de choisir comme auxiliaires de leurs troupeaux des chiens de telle race, et de les élever de telle façon, que sous l’effet de l’indiscipline, ou de quelque mauvaise habitude, ces chiens eux-mêmes entreprennent de faire du mal aux moutons et, de chiens qu’ils étaient, se rendent semblables à des loups.

— Terrible, dit-il, bien sûr.

— Il faut donc prendre garde b de toutes les manières possibles que nos auxiliaires, qui sont plus forts que les citoyens, ne leur fassent rien de tel, et qu’au lieu d’être des alliés bienveillants ils ne se rendent semblables à des maîtres sauvages ?

— Oui, il faut y prendre garde, dit-il.

— Ne les aurait-on pas munis de la meilleure des précautions si on les avait réelletnent bien éduqués ?

— Mais c’est bien ce qui leur est arrivé, dit-il. Alors moi je dis : — Cela, ce n’est pas quelque chose d’assez solide pour qu’on puisse l’affirmer avec trop de force, mon cher Glaucon. Ce qui le mérite, en revanche, c’est ce que nous disions à l’instant, à savoir qu’ils doivent recevoir c la chance d’une éducation correcte, quelle qu’elle soit, si l’on veut qu’ils aient ce qui est le plus important pour être doux envers eux-mêmes comme envers ceux dont ils ont la garde.

— Et nous avions raison, dit-il.

— Mais en plus de cette éducation, quelqu’un de sensé "dirait qu’il faut aussi que leurs habitations et tout le reste de leurs possessions soient de nature à ne pas les empê- cher d’être les meilleurs gardiens possibles, et à ne pas les pousser à faire du mal aux autres d citoyens.

— Et il dira vrai.

— Vois donc, dis-je, s’il ne faut pas, si l’on veut qu’ils soient tels qu’on a dit, qu’ils vivent et qu’ils habitent à peu près de la manière suivante : que d’abord aucun d’eux ne possède aucun bien en privé, si ce n’est le strict nécessaire ; qu’ensuite aucun n’ait d’habitation ni de cellier ainsi disposé que tout le monde ne puisse y entrer à son gré ; quant à ce qui est nécessaire aux besoins d’hommes qui s’exercent à la guerre, à la fois tempérants et virils, qu’ils le déterminent e pour le recevoir des autres citoyens en salaire de la garde qu’ils exercent, en quantité telle qu’ils n’aient à la fin de l’année ni excès ni déficit. Que, fréquentant les tables collectives, comme s’ils étaient en campagne, ils vivent en commun. Et pour l’or et l’argent, qu’on leur dise qu’ils ont, dans leur âme, pour toujours, de l’or et de l’argent divins, fournis par les dieux, et qu’ils n’ont pas besoin de surcroît d’avoir or et argent humains ; et qu’il n’est pas conforme à la piété de souiller la possession du premier en la mêlant à la possession d’or mortel, parce que beaucoup d’actes impies ont eu pour cause la 417 monnaie utilisée par la masse, tandis que l’or qui leur est confié est sans mélange. Qu’à eux seuls, parmi ceux qui sont dans la cité, il est interdit de manier et de toucher or ou argent, de se trouver sous le même toit que ces métaux, de s’en orner, ou de boire dans un vase d’or ou d’argent. C’est ainsi qu’ils pourront se préserver et pré- server la cité. Au contraire, dès lors qu’eux-mêmes auront acquis un terrain privé, des maisons, et des monnaies en usage, ils seront administrateurs de maisons et cultivateurs, au lieu d’être des gardiens, et ils deviendront les maîtres hostiles, et non plus les alliés, b des autres citoyens ; c’est alors en haïssant et se faisant haïr, en "tramant des plans contre les autres, qui en trameront contre eux, qu’ils passeront toute leur vie, craignant bien plus et plus souvent l’hostilité des gens de l’intérieur que celle des gens de l’extérieur. Ils courront dès lors quasiment au désastre, eux et tout le reste de la cité, Cela étant, et pour toutes ces raisons, dis-je, devons-nous affirmer que c’est de la façon que nous avons dite que les gardiens doivent être établis, en ce qui concerne le logement et les autres dispositions, et ferons-nous de cela une loi, ou non ?

— Faisons-le, certainement, dit Glaucon.