Balaudé: thaumazein

Excerto de BALAUDÉ, Jean-François. Le savoir-vivre philosophique. Empédocle, Socrate, Platon. Paris: Grasset (epub)

L’étonnement, selon Platon, serait donc la source de la philosophie :

« Il est au plus haut point la marque d’un philosophe, ce sentiment-là, s’étonner [to thaumazein]. Car il n’y a pas d’autre principe à la philosophie que celui-ci, et celui qui a dit qu’Iris était enfant de Thaumas n’a pas établi une mauvaise généalogie1. »

L’affirmation, placée dans la bouche de Socrate à l’adresse de Théétète, jeune homme supérieurement doué en proie à la perplexité, est d’une absolue netteté : elle identifie la capacité philosophique au moyen de l’étonnement, sentiment primordial, qui ouvre véritablement à la philosophie. Et cette identification est soulignée par une allusion à la Théogonie d’Hésiode (v. 265), dont la clé est fournie par l’étymologie, fantaisiste, contenue dans le Cratyle : Iris, en tant que déesse messagère des dieux, viendrait de eirein, autrement dit d’un verbe signifiant « dire », « parler »2. Il faut ainsi comprendre que la philosophie dialectique, personnifiée par Iris, est fille de Thaumas, c’est-à-dire de l’étonnement (Thaumas dérivant de thauma). L’allégorie des noms divins tient lieu ici de confirmation3.

A cette remarque faite en passant, mais certes pas par hasard, Aristote donne dans le premier livre de la Métaphysique une très solide confirmation, qui en est un évident prolongement, et comme un commentaire :

« Qu’elle [la science recherchée] n’est pas productive, cela est clair d’après les premiers hommes qui ont philosophé ; c’est en effet en raison de l’étonnement [to thaumazein] que les hommes d’aujourd’hui et de jadis ont commencé à philosopher, parce qu’au départ ils s’étonnaient des choses étranges qui se présentaient [ta procheira tôn atopôn thaumasantes], puis peu à peu ils en vinrent à examiner des difficultés touchant des questions plus importantes, comme les propriétés de la lune, et celles du soleil et des astres, et enfin la naissance du Tout. Or, celui qui est face à une difficulté et qui s’étonne [ho d’aporôn kai thaumazôn], estime qu’il est dans l’ignorance (c’est pourquoi l’amateur de mythes, en un sens, est philosophe ; car le mythe consiste dans la réunion d’éléments étonnants) ; en conséquence de quoi, s’il est vrai qu’ils se sont mis à philosopher pour fuir l’ignorance, ils ont très clairement poursuivi le savoir en vue de la connaissance, et non en vue d’une utilité quelconque. » (Mét. A 2, 982b 11-21)

De l’étonnement à la philosophie, il n’y a qu’un pas, pourvu que l’étonnement soit reconnu comme tel, et que le désir de le surmonter (de savoir, donc : c’est vers le commencement même du livre A – « Tous les hommes désirent naturellement savoir » – que le présent passage fait retour) se manifeste : le savoir auquel l’étonnement conduit est recherché non pas en vue d’une utilité quelconque, mais pour surmonter l’ignorance, ni plus ni moins. Et c’est cela qui constitue le philosopher.

Maintenant, en prenant un peu de recul par rapport à ce que nous disent Platon et Aristote, il serait utile de se demander ce qu’est exactement le thaumazein. Cela consiste littéralement à ressentir la surprise d’un thauma face auquel on se trouve mis en présence : d’un thauma, c’est-à-dire d’un prodige, d’une merveille – soit donc quelque chose de déroutant, de surprenant. Il n’est pas du tout indifférent à ce propos de noter que le terme en vient également à désigner en propre la marionnette ; et que le terme thaumatopoios désigne le montreur de marionnettes, et plus généralement celui qui accomplit des tours.

L’étonnement serait donc ce sentiment de surprise et d’émerveillement à la fois, ressenti face à un événement, un être prodigieux tel notamment qu’une marionnette, contrefaçon de l’animé, et spécialement de l’homme. Bien sûr, le thaumazein dans la perspective philosophique, selon son sens le plus large, générique, ne porte pas sur des objets fabriqués, ou pas seulement, il porte sur ce qui se présente comme donné à percevoir, déjà là, et entraînant, avec ou après la surprise, le désir de comprendre la raison, la cause de ce qui se manifeste ainsi. L’étonnement premier doit venir de ce qui est, cet « être » que le concept de « nature », phusis, élaboré progressivement dans le cours du ve siècle av. J.-C., aide à penser. L’arc-en-ciel par exemple est un phénomène naturel remarquable, mais il ne l’est au fond pas plus que n’importe quel autre. Chaque manifestation de la phusis réclame une explication ; tout ce qui est, est en réalité source d’étonnement, et ouvre à un questionnement insistant : « J’aimerais mieux trouver une seule explication donnant la cause que de devenir roi des Perses », dit Démocrite (B 118 DK).

Il faut donc rétablir la priorité : si le thauma désigne couramment la marionnette, objet fabriqué destiné précisément à produire l’admiration, et si, plus largement, il qualifie des objets artificiels étonnants ou des phénomènes naturels extraordinaires, le thauma premier, fondamental, proviendra de ce qui est, et qui, considéré avec la plus grande attention, provoque l’admiration. C’est en ce sens qu’Empédocle peut s’exclamer, évoquant la formation des corps vivants :

« Aussitôt surgissait, mortel, ce qui d’abord avait appris l’immortalité, mêlé, ce qui d’abord était pur, échangeant leur chemin,

Et comme ils se mélangeaient, se répandaient les myriades de tribus mortelles,

Ajustées à toute forme, merveille à voir [thauma idesthai]. » (201 Bol. = B 35 DK, trad. J. Bollack)

J. Bollack commente ainsi la formule : « L’admiration se porte, chez Empédocle, sur tout ce qui est et qui foisonne en formes et en espèces. La merveille n’est pas dans l’extraordinaire » (Empédocle, III, 1, p. 211). Le syntagme thauma idesthai, du reste, est repris à Homère, chez qui il désigne les productions d’Héphaïstos, en l’espèce des trépieds de bronze montés sur des roulettes d’or :

« Il [Héphaïstos] est en train de fabriquer des trépieds – vingt en tout – qui doivent se dresser tout autour de la grande salle, le long de ses beaux murs bien droits. A la base de chacun d’eux il a mis des roulettes en or, afin qu’ils puissent, d’eux-mêmes, entrer dans l’Assemblée des dieux, puis s’en revenir au logis – une merveille à voir [thauma idesthai] ! » (Iliade, XVIII, 373-377, trad. P. Mazon),

et à Hésiode, qui ponctue de la sorte le récit de la fabrication de Pandora :

« Le très illustre artisan, le Boiteux, façonna dans la terre – Zeus le voulait – un être semblable à la vierge pudique,

Et Athéna aux yeux de chouette noua sur sa taille

Une robe d’argent. Sur son front, ses mains relâchèrent

Les diaprures splendides d’un voile, vision merveilleuse [thauma idesthai] ! » (Théogonie, 571-575, trad. Ph. Brunet4.)

Empédocle transfère ainsi l’étonnant et le merveilleux du domaine de la technologie divine, capable de prouesses extraordinaires, comme de rendre mobile l’inerte (les lampadaires roulants), ou d’animer la boue (la femme Pandora), ou encore de forger un bouclier pareil au monde5, à celui de la technologie naturelle, autrement dit de la nature artisane, qui pour lui est Amour (Philotès). L’émerveillement passe d’Héphaïstos à Aphrodite, de la forge divine à l’atelier naturel6. C’est en cela que tout ce qui provient de l’action de l’Amour est admirable, et suscite le thauma.

Par là, la boucle est comme bouclée, du thaumazein platonicien au thauma empédocléen, qui en est, par anticipation, comme le corrélat – certes, Empédocle s’émerveille quand le philosophe platonicien ou aristotélicien s’étonne, mais dans une large mesure l’émerveillement de la perception conduit ou ramène à l’étonnement, et vice versa. Aussi bien ne sont-ce là que des accentuations différentes d’un même terme. En effet, l’admiration des œuvres d’Aphrodite n’est possible que parce que, pour s’être interrogé sur ce qui rendait possibles les corps, on a reconnu dans leur articulation et mobilité la puissance active qui les traversait. Inversement, l’étonnement platonicien a pour corrélat l’admiration pour les raisonnements bien persuasifs qui lui feront suite.

  • 1. Théétète , 155d ; je traduis, ainsi que les autres textes grecs, sauf indication contraire.
  • 2. Cratyle , 408b. Malgré l’option massivement adoptée par un grand nombre d’éditeurs du Cratyle , il n’y a guère de raison de suspecter l’authenticité de ce bref développement sur Iris, présent dans toute la tradition manuscrite, et connu de Proclus.
  • 3. Il faut toutefois noter qu’Iris est d’abord et avant tout la personnification divine de l’arc-en-ciel (comme nom commun, iris désigne l’arc-en-ciel, et plus largement divers phénomènes de halo lumineux) : au rebours de l’étymologie platonicienne, on pourrait aussi bien dire que l’extraordinaire visible est enfant du prodigieux.
  • 4. Thauma idesthai revient au v. 581, et thauma au v. 588.
  • 5. Celui que fabrique Héphaïstos pour Achille, cf. Iliade , XVIII, 478-605 ; à propos de ce bouclier et des armes qu’il s’apprête à forger, Héphaïstos promet qu’ils provoqueront l’admiration ( thaumassetai , ibid ., 407).
  • 6. Le transfert est d’autant plus aisé que dans la mythologie Aphrodite est l’épouse d’Héphaïstos… En faisant de la seule Aphrodite la force d’union (amour, assemblage), Empédocle unifie par rapport au langage mythologique, mais aussi bien il démythologise, en faisant voir dans cette force unitive qu’est Aphrodite une puissance impersonnelle et universelle.